Plus le temps passe et plus j’ai le sentiment, en tant que passionné de musiques celtiques, qu’il y a autant de manières de colorer ce terme que celui de « rock ». Ce n’est pas pour rien si depuis soixante ans, l’influence celtique a épousé tous types de genres, du plus pur traditionnel (établi depuis des siècles) à la musique électronique en passant par le rock, le jazz, le rap, et tant d’autres…

Le but de cet article n’est pas de répertorier qui a fait quoi, mais de mettre en avant une esthétique particulière de cette musique, sans doute la plus noyée dans les stéréotypes les plus dédaigneux, et pourtant l’une des plus précieuses. Elle est forcément minoritaire et s’adresse à un groupe de passionnés, des personnes un brin nostalgiques qui habituellement ne renient pas plus l’audace que le fait de mettre la main au portefeuille. Elles sont souvent d’âge mur (minimum 40 ans) et se souviennent de ce que le mot « vinyle » veut dire, mais peut-être quelques jeunes pousses se sentiront interpellées, comme je l’ai été au fil de mes découvertes !

Les musiques celtiques se localisent principalement dans certains pays du nord-ouest de l’Europe : l’Irlande, l’Ecosse, l’Île de Man, le Pays de Galles, la Cornouailles et la Bretagne. Je m’en tiendrai à ce dernier nom, par méconnaissance des potentielles expériences affiliées au sujet de cet article et réalisées dans les autres pays (en dehors des groupes traditionnels et des « têtes d’affiche »), mais aussi pour faire prendre conscience de la richesse musicale d’un seul de ces pôles et pour une période donnée, sachant que cela ne représente qu’environ six ou sept ans sur un renouveau de six décennies – en Bretagne, on compte depuis la fin des années 1950 en gros.

Pour schématiser simplement, en Bretagne au début des années 70, la tendance est de reprendre des airs traditionnels en les arrangeant d’une manière ou d’une autre, entièrement fidèle à la tradition ou à grand renfort de guitares électriques. À partir de 1975 environ, on choisit de mettre davantage l’accent sur des compositions originales. C’est à ce moment-là que le synthétiseur fait son apparition dans cette musique, favorisant ainsi la création : les artistes bretons affectionnent particulièrement les sons de l’Elka Rhapsody, parmi lesquels on trouve un clavecin au timbre très proche de celui des harpes bardiques à cordes métal, ou encore des nappes enchanteresses s’accordant avec le ton des légendes celtiques.

Enfin, trois ans plus tard jusqu’au début des années 80 – période qui nous intéresse particulièrement ici-, on remarque un goût prononcé pour une musique plus audacieuse. Dans les pays occidentaux, l’intervalle entre 1970 et 77 ne correspond-il pas à l’époque phare de ce genre appelé rock progressif, en Angleterre d’abord, puis en Italie, en France, aux Etats-Unis, etc… ? Sans doute les artistes bretons ont-ils été fortement imprégnés de cette musique, en tout cas dans leur désir de s’émanciper temporairement des codes qui ont fait leur succès, des airs populaires qui se retiennent immédiatement et sur lesquels on chante et danse à tous leurs concerts. L’auditeur s’extrait lui-même largement du carcan des stéréotypes : il s’agit ici de raffinement, d’escapades sur des terres pleines de surprises. Il n’est pas rare qu’une face entière de disque soit consacrée à un seul morceau ; ceux qui ont écouté Yes, Genesis et Mike Oldfield sauront de quoi je parle. Peut-être ce virage tardif (nous sommes aux alentours de l’année 1980) constitue t-il une cause à cela, mais beaucoup de ces œuvres n’ont pas connu le succès et n’ont jamais dépassé le stade de leur édition vinyle, devenant pour certaines particulièrement difficiles à trouver et même si du point de vue d’un collectionneur retardataire (suivez mon regard), Internet représente une bénédiction.

Alan StivellL’un des rares albums qui, à la rigueur, se détachent en termes de succès, est La Symphonie Celtique d’Alan Stivell, publiée en 1979. Double disque incluant trois mouvements, trois « cercles », cette oeuvre ne réunit pas moins de 75 musiciens, parmi lesquels un groupe rock, un orchestre de cordes, cuivres et section vocale, des instruments bien entendus rattachés à la culture celtique, ou encore d’autres venus de différents continents (percussions orientales, sitar indien, kena sud-américaine) ayant pour vocation de rendre cette musique universelle, tout comme les langues employées dans les textes. En matière de composition, on voyage entre sélections (medleys) de danses celtiques, contemplations aux grands orgues ou sur fond de cordes, et ambiances pop progressives. Une symphonie qui sera jouée l’année suivante au Festival Interceltique de l’Orient, et à budget d’autant plus colossal (300 musiciens !) que cette représentation sera unique. Notons qu’avant cela, en 1977, Stivell avait déjà publié un album plus méconnu et véritable manifeste de rock progressif breton, Raok Dilestra (Before Landing pour l’édition anglaise), au format simple mais contenant un morceau-face et enregistré en compagnie de musiciens venus de Magma, Soft Machine, Gryphon, Fairport Convention… Sans oublier le fidèle Dan Ar Braz, ami du barde que ce dernier a révélé au grand public et guitar-hero celte par excellence.

Dan Ar BrazDan Ar Braz qui en cette même année 1977, choisit de voler de ses propres ailes et publie son premier album solo, Douar Nevez (« terre nouvelle »). C’est un concept retraçant la légende de la ville d’Ys, ville florissante ayant sombré dans la débauche et qui telle une Sodome bretonne, finit engloutie par la mer dans la baie où se situe aujourd’hui Douarnenez. Il a pour particularité d’être entièrement instrumental -même si l’artiste en fera d’autres non-chantés et bien différents-, enchaînant rock progressif fiévreux, pièces pour guitare acoustique et morceaux planants. Outre Dan Ar Braz, les musiciens sont Benoit Widemann (Magma), Dave Pegg (Fairport Convention et Jethro Tull), Michel Santangeli (ex-Stivell et futur Higelin), Patrick Molard, Marc Chantereau et Emmanuelle Parrenin.

Tri YannRestons encore un moment au rayon rock. Comment ne pas parler de Tri Yann, que les stéréotypes ont la fâcheuse habitude de cantonner au rang de simples clowns bretons, types farfelus qui rabâchent l’histoire de « la Jument de Michao et de son petit poulain qu’ont mangé tout le foin » ? Après trois albums purement folk entre 1972 et 75, les Trois Jean de Nantes/Tri Yann an Naoned amorcent leur virage rock en ajoutant une section rythmique à leur effectif et en publiant leur album La Découverte ou l’Ignorance, contenant leur fameux tube sus-cité et que tout le monde aura reconnu.

Tri Yann Le Vaisseau de PierreEn 1978, les premiers éléments rock progressifs font leur apparition. Ainsi naît Urba, album lourd dans le son autant que dans le propos, plein de colère et qui au-delà du débat historico-socio-politique, mentionne tristement la marée noire survenue lors du naufrage de l’Amoco Cadiz à la même époque. Si ce disque, outre des medleys et chansons furieuses, doit « se contenter » d’un morceau de huit minutes et d’un autre dépassant la dizaine, An Heol a zo Glaz (Le Soleil Est Vert) va plus loin en 1981. Aux côtés de morceaux plutôt courts et joyeux comme « Si Mort a Mors » ou dynamiques à l’image de « Guerre, Guerre, Vente, Vent », la seconde face est constituée d’un morceau épique de plus de vingt minutes. Une véritable fresque musicale ayant pour trame la résistance acharnée, physique autant que morale des habitants de Plogoff face à l’implantation d’une centrale nucléaire près de chez eux. C’est donc tout naturellement qu’elle insuffle une touche écologique dans le titre et la pochette. Si ces deux disques sont considérés comme les meilleurs du groupe, celui-ci verra encore plus grand, cette fois en… 1988, avec Le Vaisseau de Pierre, un genre d’opéra-rock, double album (pochette d’Enki Bilal) et diamant noir de leur discographie, qui précède une tournée colossale et dont un regrettable défaut d’organisation génère un désastre financier tout aussi important. Néanmoins depuis 1995 avec l’album Portraits et le début de l’an 2000, Tri Yann relève la tête et propose régulièrement des oeuvres sortant de l’ordinaire « collection de chansons » (Le Pélégrin en 2000, Rummadoù en 2011).

Moins connu en France, on rencontre le groupe Gwendal, à l’origine très folk lui aussi (guitares et violons). Il est mené par Youenn Le Berre qui maîtrise aussi bien les flûtes traditionnelles et la bombarde que le saxophone ténor, ce qui lui permet d’apporter une couleur originale à cette musique, plutôt jazz. Cela se ressent vraiment dès le deuxième album, mais Rainy Day/À Vos Désirs en 1977 est le premier à durcir le ton, bien que le groupe continue de faire preuve d’un relâchement humoristique sans faille (sur ce disque, le morceau long se nomme « Mon Joly Scooter », tout un programme !). L’album 4, en 1979, ne contient pas moins d’escapades progressives. Le groupe revient ensuite de différentes manières, changeant de son et de musiciens parmi lesquels Robert Le Gall et le guitariste François Ovide, mais avec toujours Le Berre pour locomotive.

MyrdhinCette musique « progressive » bretonne dispose du soutien d’une poignée de labels dont Velia, les artistes affiliés à ce dernier nom ayant la possibilité d’enregistrer au château de Kernabat, à Plouisy (Côtes-d’Armor). Le harpeur Myrdhin (Merlin en breton), figure principale de ce label, est une personnalité déterminante dans l’évolution de la harpe celtique. Mêlant musique instrumentale et chansons (aux textes essentiellement écrits par la barde aveugle Angèle Vannier, son mentor) dans un souci de poésie enchanteresse, les trois premiers albums de Myrdhin lui permettent d’étendre sa réputation jusqu’au Japon, en solo ou en compagnie du groupe An Delen Dir. En 1980, le barde publie Emersion, sous-titré « rhapsodie pour harpe bardique en la bémol ». La rhapsodie est en effet depuis le XIXème siècle, un moyen idéal pour permettre à la musique « classique » de faire ressortir des influences traditionnelles. Ici, point de violon ni de trompette, tout juste une contrebasse (à l’archet et pizzicato), des flûtes en bois, des percussions à lamelles métalliques, du piano, des sitars et bien sûr la harpe. Deux longues parties de vingt minutes pour une suite qui révèle des escapades celtiques sous forme de danses et d’airs, mais aussi une tendance au jazz avec un piano très influencé par Keith Jarrett, et les premières incursions extrême-orientales de la part de l’artiste. Une oeuvre acoustique exquise. Le disque suivant, Harpèges, sort en 1982 sur un label suisse (Velia ayant cessé son activité entretemps). Il ne contient presque exclusivement que des harpes, mais avec une approche encore plus contemporaine qu’Emersion et davantage de dissonances, la harpe multipliant ses possibilités de sons. Autant d’ingrédients qui permettent à Harpèges de récolter les louanges de critiques peu attirés par le versant traditionnel de la musique !

Le groupe Triskell, dont le noyau dur est constitué des frères Hervé et Pol Quéfféléant, harpeurs et guitaristes, commence sa carrière un peu à la manière de Tri Yann, et revoit ensuite sa formule pour l’axer davantage sur les harpes. Ils n’ont pas d’album dont la structure se fait réellement proche de ceux déjà cités, mais dans des formats de morceaux plus courts, on rencontre les mêmes ambiances dans lesquelles se fondent harpes, synthétiseurs et cordes (l’album An Triskell de 1975, Kroaz-Hent en 1976, La Harpe Celtique en 1977), avec une touche extrêmement raffinée et poétique à rapprocher de la musique de Myrdhin. Un disque plus ouvertement rock progressif, Tron Doue, voit le jour en 1979 dans une réalisation similaire à celles de Gwendal au même moment. En 1983, l’album C’était… surprend en incorporant à cette recette des éléments de jazz, pop et musique concrète. La formule des oeuvres du milieu des années soixante-dix sera ensuite reprise sur Ondée… (1988).

La harpe étant un instrument emblème de la féminité, comment ne pas citer la regrettée Kristen Noguès, dont la discographie en solo et sur une vingtaine d’années se limite à une poignée de 45 tours, avec au beau milieu un disque hors-normes pour grand-oeuvre. Marc’h Gouez s’étend sur une durée toute relative (30 minutes à peine), mais qui suffit à révéler le talent de la compositrice et de l’interprète. Une ambiance « jam-session entre amis » (on entend les raclements de chaises en bois, les chuchotements…), comprenant une approche contemporaine et dissonante sur laquelle plane la voix enfantine de Kristen Noguès, de courts interludes de harpe, cette harpe qui donne un sentiment de profondeur autant que de spontanéité, plongée dans l’instant et rechignant presque à cesser son propos lors des fins de face.

Prélude engloutiQuittons la harpe. Bernard Benoit, guitariste de son état, est encore un de ces créateurs dont la musique est propice à éveiller les sens des caractères romantiques. Tel un Steve Hackett ou un Anthony Phillips, il affiche à ce titre une préférence pour la guitare classique nylon et la 12 cordes acoustique. Avant Soïg Sibéril et Dan Ar Braz, il met en valeur l’identité celtique bretonne de son instrument tout en la mélangeant à d’autres influences, plus proches du sud de l’Espagne et de l’Amérique du Sud. Une musique basée sur des « histoires sans paroles », y compris lorsque des voix féminines s’ajoutent. Après un premier album annonciateur en 1973, le style s’affine deux ans plus tard sur l’élégant Lutunn Noz. En 1978, Rigena propose un semi-concept, un morceau-face relatant une légende similaire à celle d’Ys mais moins connue. Le style est à son apogée : arpèges et rythmiques de guitares enivrantes, rejointes par un tympanon et la voix angélique de Genica Gaël. Le chef-d’oeuvre arrive néanmoins en 1981 : Prélude Englouti, seul disque publié chez Velia, porte en lui les ravages de la marée noire, avec une ambiance très particulière, toujours instrumentale mais renforcée par l’omniprésence de synthétiseurs et le concours de batteries réelles ou factices (Linn), avec pour l’occasion un peu plus de guitare électrique. Un disque d’une beauté hors-normes, un véritable OVNI. En 1984, Bernard Benoit publie chez Max Antoine un album sans titre et très orienté rock progressif, avec une adaptation taillée pour la scène de sa suite « Rigena » de 1978. Laurence Meillarec, musicienne accomplie, y participe activement. De nouveaux albums ont vu le jour par la suite, sur support CD cette fois.

MaripolLa liste n’est certes pas exhaustive, et il s’agit surtout d’oeuvres de chanteurs également compositeurs, instrumentistes voire multi-instrumentistes. Certains artistes, avant tout chanteurs paroliers et interprètes se sont plus ou moins imprégnés de cet enrichissement musical. Glenmor le fait dès 1973 avec sa récitation a-cappella « Princes, Entendez Bien » qui occupe l’ensemble d’une face, puis à la fin des années 70 et durant les années 80 (La Coupe à la Mémoire, 1979 ; Tristan Corbière… Le Paria, 1983 ; Après la Fleur, le Fruit…, 1987). En 1978, la poétesse Maripol qui se place originellement aux côtés de Glenmor et Alan Stivell en figure de proue du renouveau de la musique bretonne, publie Femme de Sable et d’Eau, un magnifique album de poésie onirique. Dans un registre différent, Gilles Servat profite de la présence à ses côtés de trois musiciens nantais accomplis, parmi lesquels le batteur Jean Chevalier (également saxophoniste, clarinettiste et flûtiste) et le guitariste Bernard Grosmolard, en délivrant un manifeste rageur de plus d’un quart d’heure et d’esthétique rock fusion jazz, « Je Ne Hurlerai Pas Avec les Loups » sur l’album du même nom en 1983.

Marco Stivell

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