J’ai beau avoir regardé Laura de Preminger quatre ou cinq fois, sur petit ou grand écran, je ne me lasse ni de la beauté empoisonnée du film, ni du thème immortel composé par David Raksin. Pour un film qui traite de l’obsession et du fétichisme, David Raksin a su composer une partition sensuelle, entêtante, enivrante, à la hauteur des enjeux de cette œuvre en clair-obscur.

Si Otto Preminger emprunte certains éléments du film noir, Laura n’est pas pour autant typique du genre. Essentiellement tourné en intérieurs et théâtral dans son dispositif, le film est un curieux mélange de whodunit à la Agatha Christie et de hard boiled à la Dashiell Hammett.

Sans pour autant rentrer dans le vif des intrigues et des multiples rebondissements, brossons en quelques mots l’intrigue du film : une jeune femme, Laura, belle et talentueuse, interprétée par la délicieuse Gene Tierney, a été retrouvée morte, assassinée. « Je n’oublierai jamais le jour où Laura est morte », c’est la première phrase du film, qui provoque d’emblée chez le spectateur un effet de surprise saisissant. Au cours de l’enquête, un triangle amoureux se dessine autour de la victime, entre le journaliste Waldo Lydecker (Clifton Webb), qui a fait de Laura une femme d’affaires respectée, un jeune amant désargenté (Vincent Price) et le lieutenant McPherson (campé par le très doué Dana Andrews).

Laura Preminger
Clifton Webb, Dana Andrews et Vincent Price dans la chambre de Laura.

Au début du film, Laura est incarnée par deux éléments : un portrait grandiose, qui trône dans son appartement, et un thème musical, diffusé sur un phonographe en présence des protagonistes masculins, tous trois obsédées par le fantasme que représente Laura. C’était le morceau de musique préféré de la jeune femme avant qu’elle ne soit assassinée. David Raksin répète ce leitmotiv tout au long du film, en opérant des variations selon les séquences. Ce thème duel, à la fois romantique et énigmatique, sentimental et dramatique, finit par opérer le même effet sur le spectateur que sur les personnages du film.

Laura Otto Preminger afficheEntre la fin des années 30 et la fin des années 50, en plein âge d’or des studios hollywoodien, David Raksin (1912-2004) a composé des bandes originales à la chaîne dont plusieurs pour Otto Preminger (Fallen Angel, Ambre, Whirlpool) et pour des réalisateurs de grand renom (The Bad and the Beautiful de Vincente Minnelli, Bigger Than Life de Nicholas Ray). « Laura » reste son thème le plus célèbre. Il a été repris et mis en parole par Johnny Mercer en 1945 qui en a fait un tube très populaire. Ce dernier a confié avoir écrit le texte sans avoir vu le film au préalable, uniquement séduit par le romantisme et le caractère hanté de la musique. Par la suite, la chanson a été interprétée par les plus grands, de Frank Sinatra à Ella Fitzgerald, devenant un standard incontournable de la variété américaine.

Dans la continuité du film, Laura s’est transformée en muse fictionnelle et obsessionnelle pour toute une génération d’artistes. Même Chris Marker a succombé au charme vénéneux de ce fantôme : il a baptisé de ce prénom l’héroïne de son film expérimental Level Five. Dans cette oeuvre semi-documentaire, le personnage se met à raconter l’histoire de la chanson de David Raksin, avant de commencer à la fredonner, une partition à la main :

« Est-ce qu’on peut être aussi belle qu’une image ? Est-ce qu’on peut être aussi mémorable qu’une chanson ? Je me souviens ce monsieur David Raksin, on lui avait commandé une chanson, qu’il devait écrire en un weekend pour Monsieur Preminger. Et on ne fait pas attendre Monsieur Preminger. Il avait reçu une lettre de sa femme qu’il n’arrivait pas à déchiffrer, pas spécialement qu’il était myope, mais il y avait quelque chose de bizarre à l’intérieur de lui qui faisait qu’il n’arrivait pas à déchiffrer les mots. Et puis il avait l’habitude pour composer de prendre un papier, de le fixer en face du piano pour concentrer son attention, pour que la musique parte du vide et pas d’une idée. Alors il avait pris la lettre qu’il n’arrivait pas à déchiffrer, il l’a posée sur son piano et puis les notes ont commencé à venir et au fur et à mesure que les notes venaient et que les notes s’égrenaient, il a commencé vraiment à déchiffrer les mots. Et ces mots disaient que sa femme le quittait. »

Dana Andrews
Dana Andrews

La tonalité très riche de la chanson, entre mélancolie, mystère, sensualité et onirisme, a été source de fascination et reste l’un des atouts clefs du film de Preminger, tout en ombres et lumières, qui comporte quelques séquences fantasmagoriques extraordinaires.

Pour une analyse complète du film, lire ma critique sur le site dvdclassik.com.

Maniac

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