La musique est au cœur du dernier film de Jim Jarmusch, Only Lovers Left Alive, longue ballade rock entre Détroit et Tanger avec pour héros des vampires chics, cultivés et marginaux. Ce film est l’occasion de découvrir les SQÜRL, le groupe underground du réalisateur américain. La bande-originale, très réussie, frappe par ses sonorités écorchées, électriques et orientales.

Il est difficile de ne pas comparer Jim Jarmusch et David Lynch. Ces deux fers de lance du cinéma d’auteur américain ont ramé ces dernières années. Has-been ? Trop inadaptés au système ? David Lynch dit ne pas savoir quand il pourra refaire un film ; Jim Jarmusch a eu un mal fou à sortir son nouveau bébé, récupéré de justesse à Cannes. Tous deux se sont également mis sérieusement à la musique expérimentale au début des années 2010. Comme Lynch, Jarmusch a déjà enregistré deux albums avec son groupe les SQÜRL. En plus, il a collaboré avec le luthiste hollandais Jozef Van Wissem pour deux autres disques sortis en 2012 et 2013. En retour, ce dernier a largement contribué à façonner la palette sonore d’Only Lovers Left Alive, qui dégage une atmosphère étrange et envoûtante tout au long du métrage.

Tilda Swinton (Eve)
Tilda Swinton (Eve)

Bien qu’il soit d’une facture assez vintage, ce film ne verse pas pour autant dans la nostalgie primaire. Jim Jarmusch articule sa vision des arts et de la musique autour du motif du cercle : le premier plan dévoile un vinyle qui tourne sur la platine ; Adam (Tom Hiddleston) et Eve (Tilda Swinton) sont filmés en plongée dans des lents mouvements de caméra circulaires. Tout est cyclique, les périodes de renaissance font suite aux périodes de déclin, les artistes du XVIIIème siècle côtoient ceux du XXème. Wanda Jackson, les Black Motorcycle Club sont mis sur le même plan que Paganini, tandis que le portrait de Jean-Sébastien Bach trône à côté de celui de Bo Diddley. Jim Jarmusch opère un grand brassage culturel et multiplie avec humour les références et les clins d’œil. Il donne aussi une réelle légitimité culturelle au rock et à sa propre musique.

Au cours de leur longue vie d’immortels, les vampires Adam et Eve ont côtoyé les plus grands artistes européens ; assoiffés de connaissances et tournés vers les sciences et le progrès, ils se sont forgés une culture encyclopédique et portent en eux la mémoire de plusieurs siècles d’humanité. Témoins privilégiés de notre Histoire et de la richesse de notre civilisation, ils sont des créatures fascinantes, allégories de la beauté éternelle des Arts. Artistes de l’ombre, ils vivent la nuit, tandis que les « zombies » (l’équivalent des moldus dans Harry Potter, si vous préférez) hantent la surface de la terre dès que le jour se lève.

Tom Hiddleston (Adam) en pleine session d'enregistrement.
Tom Hiddleston (Adam) en pleine session d’enregistrement.

Adam collectionne les guitares électriques et les instruments de musique au bois finement sculpté. Il enregistre aussi de la musique rock dans son manoir transformé en studio bordélique, encombré de mille objets électroniques. Il s’abreuve de sang pur, à l’effet plus aphrodisiaque qu’une drogue. Plus pragmatique, toujours armée de son Iphone dernier cri, Eve s’adapte plus facilement aux changements, elle a conscience du caractère cyclique de notre civilisation et parvient à faire sortir Adam de son enfermement. Elle l’emmène à Tanger, où se meurt Christopher Marlowe, dramaturge contemporain de Shakespeare, interprété par John Hurt. Dans la nuit étoilée, Adam se laisse guider par la voix ensorceleuse d’une jeune rockeuse libanaise (jouée par Yasmine Hamdan, icône underground dans le monde arabe), subjugué par son talent et sa beauté. Il retrouve la foi. Le cycle peut de nouveau creuser son sillon. Quelle que soit l’époque à laquelle on vit, il ne faut pas trop regarder en arrière mais s’adapter et continuer à créer.

Yasmine Hamdan dans un bar à Tanger.
Yasmine Hamdan dans un bar à Tanger.

Si Jarmusch joue avec les codes des films de vampires, il délivre surtout un film personnel. Loin de seulement réaliser un trip artistique égocentrique, il parle aussi de l’Amérique en crise. Il brosse un portrait en ombre chinoise de Detroit. Depuis plusieurs décennies, cette ville industrielle est en constant déclin. En faillite, Detroit a été touché de plein fouet par la crise. Elle a perdu la moitié de sa population en soixante ans. Encore récemment, l’institut des Arts de la ville était menacé de devoir céder ses œuvres. La peinture urbaine et nocturne mise en scène par Jarmusch reflète cette désespérance : les rues sont vides, les immeubles décrépis semblent inhabités, seuls quelques zonards traînent dans les rues malfamées. Il y a une vraie poétique de la ruine dans ce film romantique. En tout cas, Jim Jarmusch n’a certainement pas choisi cette ville au hasard. Detroit a connu autrefois un âge d’or musical sans précédent : fief de la Motown, capitale du garage rock, la ville semble désormais hantée par ses glorieux fantômes.

Only Lovers Left Alive n’est donc pas seulement une ode à l’underground, c’est également l’amer constat du déclin d’une ville en proie à la crise et à la décrépitude. Le film propose aussi un sous-texte écologique (le sang empoisonné des zombies, les champignons qui poussent hors saison) qui reflète notre peur face au dérèglement du monde.

  • Bande originale du film

bande originale Only Lovers Left Alive

  1. Streets of Detroit – SQÜRL
  2. Funnel of Love – SQÜRL
  3. Sola Gratia (Part 1) – Jozef Van Wissem, SQÜRL
  4. The Taste of Blood – Jozef Van Wissem, SQÜRL
  5. Diamond Star – SQÜRL
  6. Please Feel Free to Piss in the Garden – SQÜRL
  7. Spooky Action at a Distance – SQÜRL
  8. Streets of Tangier – Jozef Van Wissem, SQÜRL
  9. In Templum Dei – Jozef van Wissem
  10. Sola Gratia (Part 2) – Jozef Van Wissem, SQÜRL
  11. Our Hearts Condemn Us – Jozef van Wissem
  12. Hal – Yasmine Hamdan
  13. Only Lovers Left Alive – Jozef Van Wissem, SQÜRL
  14. This Is Your Wilderness – Jozef Van Wissem, SQÜRL
  • Bande annonce

Maniac

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