On parle beaucoup de Genesis, en tant que groupe, parfois de Peter Gabriel et de Phil Collins, quand on sait qu’ils en ont fait partie. Toutefois, cette connaissance semble figée, à plus forte raison lorsque les préjugés s’en mêlent. Le nom du groupe sonne rarement comme une famille, le champ lexical du passionné se voit généralement cantonné aux mots «rock progressif» et «pop»…
Imaginez une grande place de laquelle partent plusieurs routes. L’agora, c’est sympa, tout le monde s’y retrouve. Mais que pensez-vous d’en sortir, de se promener, d’explorer ? Rien n’empêche de revenir sur ses pas. Certaines directions peuvent ressembler à des balades dominicales, mais la surprise est de mise, si l’on suit certains chemins longs et touffus…
Ce guide propose de survoler ces carrières solistes en dégageant quelques albums emblématiques de cette diversité, et autant que possible, recommandables (l’échelle est adaptée en fonction de la quantité de production). C’est loin d’être exhaustif, pardon d’avance si «les vôtres» manquent…

Paradoxalement, il convient de commencer par celui qui demeure le plus attaché à l’âme de Genesis, son claviériste ombrageux. Hors du groupe, il n’a jamais connu de réel succès, contrairement à tous les autres membres historiques.
Les albums de Tony Banks sont souvent décrits comme possédant un gros défaut d’arrangement, vite corrigé au sein de Genesis. La raison est simple : en solo, Tony se passe très bien d’instruments rock, quitte à tout faire aux claviers, et à chanter lui-même, si si ! Tout amateur de musique pop devrait au moins tenter quelques-uns de ces efforts, ne serait-ce que par respect pour l’un des plus grands compositeurs de la seconde moitié du XXème siècle…

Nous ne parlerons pas ici des albums classiques et BO de films, partie réservée aux plus curieux…

En revanche :

A Curious Feeling (1979) : Sorti dans le gyron de l’album And Then There Were Three de Genesis, ce premier effort solo conserve une ambiance pop progressive feutrée. En sus des claviers, Tony Banks se charge des guitares et basse (vraies, pour le coup !). Un album aux relents de concept, joyau rempli de ballades lumineuses et d’élans prog classieux.

[ Extrait ] «After the Lie» :

Still (1991) : Autre époque, autres sons. Autres voix aussi, car à part Tony himself, on rencontre ici Nik Kershaw, Jayney Klimek côté femmes, et un certain Fish, ex-chanteur de Marillion… Un album rempli de chansons pop efficaces, où l’empreinte claviéristique du maître est réhaussée par la présence de grands sessionmen (Pino Palladino, Vinnie Colaiuta, Daryl Stuermer).
[ Extrait ] «Angel Face» (avec Fish) :

Puisqu’on est dans le domaine chanson accessible, restons y. Et rappelons combien, même si Tony Banks donne sa couleur particulière au son Genesis, Mike Rutherford n’est pas moins important en termes de longévité autant que de songwriting. Sa carrière solo est la plus courte pour toute la bande : deux albums seulement au début des années 80, et sans succès aucun.
C’est en 1985 que notre bassiste cool jusque dans sa barbe trouve la bonne formule, en formant son propre groupe parallèle à Genesis, qu’il appelle Mike and the Mechanics et qui comprend deux chanteurs : Paul Carrack et (feu) Paul Young, homonyme du célèbre chanteur soul 80’s. La formule opère entre deux albums et tournées de Genesis, qui reste le projet principal de Rutherford, du moins jusqu’à la fin des années 90. Il s’agit ici de pop efficace, sans fioritures (ou si peu), et de quelques tubes à la pelle qui valent encore à Mike and the Mechanics le titre de «groupe à temps partiel» le plus célèbre au monde. Aujourd’hui, l’équipe est différente, mais l’engin roule toujours.

Nous ne parlerons pas de Acting Very Strange, deuxième effort solo de Rutherford où il chante tout lui-même et qui sonne très rock façon Police (Stewart Copeland à la batterie, ça ne s’invente pas !)…

En revanche :

Smallcreep’s Day (1980) : Premier album solo, semi-concept (une suite de vingt-six minutes sur la face A du vinyle). Rutherford crée pour l’occasion un groupe éphémère mais solide (Simon Phillips à la batterie). Anthony Phillips, premier guitariste de Genesis, se charge de la totalité des claviers, et n’a rien à envier à Tony Banks. Un chef-d’oeuvre de pop progressive, quelques ballades sublimes…
[ Extrait ] «Moonshine» :

Hits (1996) : Compilation de Mike & the Mechanics, elle résume à merveille l’efficacité redoutable du songwriting de Rutherford et ses collaborateurs, avec les moyens qu’il faut et le succès à la clé. «Silent Running», «All I Need is a Miracle» (remixé), «The Living Years», «Over My Shoulder», elles y sont toutes. Vous les avez sûrement déjà entendues à la radio, sans pouvoir dire de qui c’est…
[ Extrait ] «Over My Shoulder» :

The Road (2011) : Equipe totalement changée, mais Rutherford est toujours au volant de ses chers Mechanics. Les nouveaux chanteurs sont bien mis en valeur, surtout Andrew Roachford. Le son est moderne, les chansons demeurent accrocheuses.
[ Extrait ] «Try to Save Me» :

Y a t-il réellement besoin de présenter Phil Collins ? Avec sa petite taille et son humeur joviale, il est le bon copain, sincère, rigolo, réconfortant. On l’aime pour ça. Sa musique est directe, sans fioritures. Ca parle d’amour, de cocasseries, de politique parfois, histoire de… Des élans soul-funk avec cuivres par ci, des ballades langoureuses sur fond de claviers par là, et de temps en temps, quelques curiosités, si si !

Nous ne parlerons pas des bandes originales de films Disney, ni du dernier album de reprises Motown (Going Back, 2010)…

Mais vous ne pourrez échapper à… :

Hello, I Must Be Going ! (1982) : L’album le moins connu du Phil Collins des années 80, car comprenant le moins de tubes. Second de sa carrière solo, après un Face Value détonnant, innovateur («In the Air Tonight» !) et artisanal, celui-ci sonne plus propre, mais aussi plus abouti et pas moins diversifié.
[ Extrait ] «Like China» :

Serious Hits Live (1990) : En DVD bien sûr, parce que la set-list y est deux à trois fois plus importante que sur le CD. Excellente compilation des plus grands succès de Phil Collins, avec l’énergie directe en prime (et à plus forte raison à Berlin, juste après la chute du mur…), un big-band dans la tradition black fin années 70, choeurs et cuivres à l’appui…
[ Extrait ] «You Can’t Hurry Love/Two Hearts» :

Both Sides (1993) : Imaginez Phil Collins sans tout ce que je viens de décrire, seul chez lui, avec ses batteries et ses claviers. Une ambiance sombre (divorce oblige), très loin des excès de la décennie précédente. Un album courageux, même s’il ne fait décidément pas l’unanimité. Les uns dormiront, les autres savoureront des mélodies superbes et des ambiances inédites.
[ Extrait ] «Can’t Find My Way» :

Y a t-il réellement besoin de présenter Peter Gabriel ? Sans doute un peu plus que son ami Phil Collins. Ceux qui se sont déhanchés sur «Sledgehammer» et ont rêvé en écoutant la bande originale de Vanilla Sky («Solsbury Hill»), ne soupçonnent pas forcément que derrière ces yeux bleus et cette bonhommie se cache un cerveau foisonnant. Créatif en musique, mais pas seulement : Peter Gabriel est fasciné par les nouvelles technologies. Il lie les deux depuis ses débuts en solo, en 1977, lorsqu’il choisit de se démarquer de l’empreinte Genesis pour s’orienter vers un rock moderne, qu’il teinte d’influences traditionnelles à partir de son troisième album en 1980. Il est ainsi généralement considéré comme l’un des pionniers du genre world-music. Populaire et inventif sont les deux mots qui le caractérisent le mieux.

Nous ne parlerons pas de OVO, concept-album célébrant le nouveau millénaire avec une foule d’invités, ni ses oeuvres de reprises récentes…

Mais vous ne pourrez échapper à…

Shaking the Tree (1990) : Encore une compilation… Les live de Gabriel, pourtant superbes, manquent d’authenticité. Et pour un fan de pop, autant aborder lentement les troisième et quatrième albums de l’artiste, chefs-d’oeuvre très touffus. Surtout que là, on trouve tous les tubes, et même quelques curiosités, des enchaînements inédits, comme s’il s’agissait d’un vrai disque.
[ Extrait ] «I Have the Touch» (remix 83) :

Passion (1989) : Bande originale du film La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorcese. Passion mêle le talent de compositeur et d’arrangeur avec l’aspect pionnier de Peter Gabriel. Les couleurs sont chaudes, les thèmes mêlent des instruments rock, des synthétiseurs, des voix et instruments traditionnels (Afrique, Moyen-Orient…) à foison. Une merveille absolue…
[ Extrait ] «Of These, Hope – Reprise» :

Up (2002) : Dernier album original en date. La tonalité est sombre, les chansons s’allongent, les tempos se sont ralentis, mais la musique gagne en profondeur, l’interprétation du maître aussi. Un album difficile d’accès, mais rempli de mélodies et d’ambiances prenantes.
[ Extrait ] «Darkness» :

Entre personnages ombrageux, il est parfois difficile de s’entendre, Tony Banks et Steve Hackett le savent bien. Les idées fusent autant pour l’un que pour l’autre. Dans l’histoire de Genesis, Steve Hackett a juste eu la malchance d’arriver en retard. Depuis, il donne un peu l’impression de rattraper le temps perdu… Sa carrière d’à peu près vingt-cinq albums est haute en couleurs, entre les années 70 qui ont du mal à s’affranchir du son Genesis, les années 80 pour le moins déroutantes et contrastées, les errances choisies de la décennie 90 et, depuis, un retour à une plus grande stabilité. Le tout ponctué d’albums pour guitare classique, parfois en duo avec orchestre.
Les derniers albums de Steve Hackett sont de véritables florilèges d’inspiration diverse et de découvertes aléatoires. On passe facilement d’un rock progressif exubérant à une ballade folk, d’un morceau world-music à de la musique pour fête foraine… La voix du guitariste, aux limites évidentes, est un prétexte aux multiplications d’effets, tout comme son toucher de guitare électrique, incroyable et inimitable. Entre colère divine et douceur romantique, impressionnisme et expressionnisme, l’oeuvre de Steve Hackett est un appel aux sensations et à la curiosité pure.

Nous ne parlerons pas de Cured, album pop casanier de 1981 ; ni de Till We Have Faces (1984), mélange singulier de rock eighties et de musique brésilienne ; ni de l’album blues de 1995 (Blues With a Feeling) ; ni des deux volumes de reprises de Genesis…

Par contre, précipitez-vous sur…

Voyage of the Acolyte (1975) : Ce premier disque baigne entièrement dans le son rock-folk progressif de Genesis. Mike Rutherford et Phil Collins appuient les contrastes par leur rythmique grandiose. La flûte de John Hackett, frère de Steve, survole sur des instrumentaux acoustiques merveilleux… Champêtre, médiéval, ce disque se démarque totalement des suivants.
[ Extrait ] «Ace of Wands» :

Spectral Mornings (1979) : À la fin des années 70, Steve Hackett monte son propre groupe. Le ton est ouvertement pop, mais la diversité reste de mise, chaque morceau est différent des autres, mais l’ensemble marque durablement. Spectral Mornings possède d’ailleurs un frère jumeau, Defector (1980). À bon entendeur…
[ Extrait ] : «Every Day» :

Bay of Kings (1983) : Le guitariste coupe momentanément l’électricité et propose un disque instrumental magnifique, consacré à la guitare classique, avec renfort occassionnel de flûte et de claviers. Ambiance douce, majestueuse, un parfum de brise marine, invitation au voyage…
[ Extrait ] «The Journey» :

Wild Orchids (2006) : L’inspiration bat son plein depuis quelques albums, et avant une pause douloureuse, Steve Hackett nous le démontre avec l’un de ses disques les plus représentatifs.
[ Extrait ] «Waters of the Wild» :

Beyond the Shrouded Horizon (2011) : Dernier album en date, un complément optimiste à cette période.
[ Extrait ] «Loch Lomond» :

Le guitariste fondateur de Genesis est le grand oublié de l’histoire, rattaché aux débuts «jeunes» d’un groupe qui n’a trouvé son unité qu’au moment de l’arrivée de Phil Collins et Steve Hackett, fin 1970. Pourtant, aujourd’hui encore, le discret Anthony Phillips reçoit l’estime de ses anciens compagnons (et son propre remplaçant). Malgré l’effort de groupe, il est considéré comme le seul véritable leader qu’ait eu Genesis en son temps, locomotive qui s’est vite retrouvée hors des rails…
Riche d’une carrière solo plus vaste encore que celle de Hackett, guitariste polyvalent devenu pianiste virtuose, diplômé de composition et d’orchestration, capable d’écrire un morceau folk pour guitare acoustique seule aussi bien qu’une partition d’orchestre symphonique, un morceau pop ou progressif aussi bien qu’une plage improvisée au synthétiseur, ami de la nature et des bêtes, Ant Phillips détient plusieurs casquettes. Même celle du joueur de cricket, en bon anglais préférant une soirée au coin du feu dans sa maison du Surrey à n’importe quoi d’autre. Sa longue carrière se distingue repose sur des opportunités, albums «normaux», ou au contraire, fourre-tout, intimistes et artisanaux. Comme pour Hackett, elle requiert de la curiosité, malgré une empreinte différente.

On ne parlera pas des multiples compilations de travaux d’illustration sonore, ni de l’album pop néo-romantique (Invisible Men, 1983)…

Par contre, précipitez-vous sur…

The Geese and the Ghost (1977) : En collaboration étroite avec Mike Rutherford. Phil Collins participe au chant. L’album, presque dépourvu d’éléments rock, propose une musique totalement hors du temps et surtout du boum punk. Champêtre, bucolique, médiéval, très acoustique et orchestré de cordes, flûtes, hautbois… Il reste l’album le plus connu d’Ant Phillips.
[ Extrait ] «God If I Saw Her Now» :

Sides (1979) : Un contrat chez Arista, un groupe solide bien qu’éphémère : Michael Giles, premier batteur historique de King Crimson et John G. Perry, bassiste de Caravan. Faute de succès, Ant Phillips se voit contraint d’écrire des tubes, chante lui-même, et propose quelques élans progressifs. Album produit par Rupert Hine, un favori pour les passionnés.
[ Extrait ] «Um & Aargh» :

Private Parts & Pieces II – Back to the Pavilion (1980) : Album constitué d’une suite rock-folk progressive, de pièces pour guitares courtes et de plages de synthé longues. On rencontre aussi le piano, avec un fort héritage de Chopin et Debussy.
[ Extrait ] «Lindsay» :

1984 (1981) : Contracté par RCA, le musicien travaille à la maison sur des synthétiseurs et boîtes à rythmes. Morris Pert, qu’on rencontre aussi dans Brand X, auprès de Peter Gabriel et Mike Rutherford, est du projet. Un album étrange et conceptuel, à part, mais à ranger dans les «normaux» de Phillips.
[ Extrait ] «Part 2» :

Private Parts & Pieces VIII – New England (1992) : Les Private Parts & Pieces sont souvent des albums faits de bric et de broc, mais celui-ci se rapproche d’un album «normal», les instrumentaux ont un esprit chanson. L’album est sorti chez Virgin et reste l’un de ses meilleurs.
[ Extrait ] «Pieces of Eight» (I. Pressgang ; II. Sargasso ; III. Sea-Shanty)

Field Day (2005) : Double album de pièces solistes pour guitares acoustiques, classiques, avec un peu de bouzouki et de charango.
[ Extrait ] «Credo» :

  • Bonus : RAY WILSON

Le dernier chanteur de Genesis, plus jeune de vingt ans que Tony Banks et Mike Rutherford, se voit échoir la lourde tâche de remplacer Phil Collins au milieu des années 90. Sa voix est très différente et leur dernier album à ce jour, Calling all Stations (1997), n’a pas le succès escompté. L’expérience n’est pas reconduite et le groupe se met en stand-by. Le chanteur, parti pour une carrière solo, n’aura jamais l’estime qu’il mérite, sauf en Allemagne et en Europe de l’est. Dans une veine pop-rock, léchée mais fortement mélodique, certains de ses efforts méritent d’être redécouverts, à l’instar de l’album Change (2003).

[ Extrait ] «Change» :

Marco Stivell

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