Un concert de TRI YANN, ou de n’importe quel autre groupe/artiste breton, est toujours un événement privilégié. Dans notre bon vieux Sud-Est, ça l’est encore plus, tellement c’est rare. Pour vous dire, au cours d’une histoire d’amour vieille de six ans, je n’ai vu les Nantais qu’une seule fois, au Pasino d’Aix-en-Provence, février 2011. Places assises, petite salle à l’étage d’un lieu distrayant mais ô combien superficiel, archétype des excès du développement économique et touristique en Provence et dans le reste du sud de l’ancienne Narbonnaise. Cela dit, on ne parle pas de Monaco, ni de Palavas-les-Flots…

5 juillet 2014, cadre totalement différent. Les Trois Jean et leurs amis de longue date passent dans les environs de Saint-Etienne, près de Saint-Victor-sur-Loire, aux Condamines. Pas le Sud-Est donc, mais faute de mieux… Sans regrets toutefois, au contraire. La campagne à perte de vue, la Loire qui passe en bas, les contreforts du Massif Central qui se découpent à l’horizon. C’est l’été. Ici se tient, pour trois jours, le festival des Roches Celtiques. La scène se dresse dos à la vallée de la Loire, les stands tout proches, sur une petite surface plane de colline, avec un pré frontal en pente douce qui fait office de gradins.

Le périmètre est délimité par les enclos à bestiaux, et à de quoi accueillir un très grand nombre de personnes. Elles seront près de dix mille, ce soir-là… Le festival qui, à la fin des années 90, reposait sur les prestations de groupes locaux et placés sous le signe commun de l’amour pour la musique celtique, fait désormais venir de véritables « têtes d’affiche », et fort généreusement ! TRI YANN en concert gratuit, une aubaine. Et, pour eux qui sont originaires de l’embouchure de la Loire, c’est l’occasion pour moi de les voir à la source (ou presque !).

On vous passera les détails du voyage, l’A7 toujours pénible (et cher !), surbondé un samedi après-midi, le passage dans le Dauphiné éternellement « grisant » même quand il fait beau (Vienne, Valence, Romans, Grenoble, mes cauchemars !), les trente-cinq minutes d’embouteillages à la sortie de Givors… Direction Saint-Etienne et ses environs, une partie de la France où je ne suis jamais allé. Après avoir contourné la « ville noire » (que je visiterai une autre fois), l’ascension et la découverte de ces montagnes si proches de l’Auvergne est une vraie bénédiction. Tout comme l’accès au site du festival, sans trop de cohue, et alors que 18 heures sonnent.

Il n’y a pas encore trop de monde, je fais face à la gauche de la scène, pratiquement en haut du pré, le gradin naturel. Les gens ont tous étendu une serviette sous leur séant afin de mieux se protéger de l’herbe (peine perdue pour les sauterelles en revanche…). En bas, dans la « fosse » elle-même assez large, c’est un peu plus bondé. Il faut beau, l’air est doux. Le soleil ne tape pas trop fort mais enflamme la crête des montagnes, de l’autre côté de la vallée. Magnifique… Au bout d’une heure d’attente, la chorale Kerzen, originaire de Firminy (banlieue de Saint-Etienne), s’installe sur scène, entourée de musiciens accompagnateurs : guitariste, bassiste, clavier, batteur, violon, flûtiste-chanteuse.

Pendant une bonne heure et quart, des chansons de Tri Yann, Dan Ar Braz, et d’autres standards comme « Tri Martelod » sont repris avec un certain charme, même si on sent une fragilité dans l’interprétation, et surtout l’équilibre sonore. Depuis le haut du pré on entend très peu, et il est bien connu que la sonorisation d’un choeur de voix reste un véritable casse-tête : les sopranos ressortent toujours nettement plus que le reste, on n’entend pas les hommes… Mais le travail est indéniable, tout comme le plaisir à l’écoute, que ce soit pour « Borders of Salt » avec la flûtiste pour soliste au chant -une voix très agréable-, ou encore « La ville que j’ai tant aimée » de Tri Yann…

Tri Yann ! C’est bien eux que tout le monde attend, chose que l’élu adjoint à la culture de Saint-Etienne s’empresse de souligner sur scène, alors que 21 heures viennent juste de passer et que le soleil se couche sur les montagnes du Massif Central. À la fin d’un discours éloquent et bref, cette personne annonce d’une voix forte les membres du groupe, chacun de leurs patronymes. Petit sourire en entendant le nom de Christophe Péloi (pour Péloil) et Konan Melvel (pour Mevel). En revanche, le dernier présenté crée un bouleversement : à la place de Jean-Luc Chevalier, c’est David Sauvourel, ce qui ne saurait être une erreur, même pour un fan non assidu : Jean-Luc, pour raison de soucis de santé, est remplacé par l’un de ses plus proches collaborateurs hors-Tri Yann.

Mais enfin, ils sont là ! Quel bonheur… « Na i Ri o », déjà fortement envoûtant sur disque, est un régal pour qui n’a pas vu le groupe en tournée depuis la sortie de Rummadoù. Le dernier album est par ailleurs plutôt modestement représenté, trois ou quatre extraits seulement, dont « Naïk ar Bihan, fille follette », au texte fortement grivois. Jean-Louis Jossic trompe d’ailleurs les non-avertis en annonçant une chanson « uniquement pour les enfants », avec sa gouaille habituelle… Il dit aussi que le groupe poursuit sa tournée anniversaire de 40 ans, bien parti pour continuer jusqu’aux 50. L’assistance stéphanoise répond plutôt timidement à ses invitations à participer et communiquer, et Jean-Louis provoque l’hilarité générale en reconnaissant que « C’est meilleur qu’à Lorient ! ».

Il y aura peu de « Cette histoire, mes amis, je vous jure qu’elle est vraie ! », mais on retrouve la verve si communicative et fantasque du sieur Jossic pour les splendides « Néréïdes », extrait rare d’Abysses (2006) que Jean Chocun nous dépeint avec toujours autant d’émotion. Le fait d’entendre chanter Jean plus qu’avant y participe également, sur l’ensemble du concert : « Ye Jacobites », autrefois partagé avec Jean-Paul Corbineau, lui est désormais réservé. On y sent d’ailleurs l’empreinte d’un âge qui avance, dans un tempo ralenti (même constat pour d’autres morceaux), mais sabre de bois, quel beau sentiment de nostalgie !

Nous avons droit à quelques fonds de tiroir, comme « Pelot d’Hennebont », « Si mort a mors », la « Complainte Gallaise » en guise de premier rappel, et ce « Tri Martelod » à l’effet immédiat et général côté public. Jossic nous raconte que les textes de ces chansons offrent la possibilité d’être continués par n’importe qui les interprète. D’ordinaire, celui de « Tri Martelod » se conclue par le mariage du troisième matelot avec une jeune fille. Tri Yann dédie un couplet personnel aux deux autres marins qui « se prennent par la main et vont à la mairie la plus proche », le plus naturellement du monde, avec toujours un souci d’humanisme et de légèreté face aux polémiques actuelles honteuses de notre société française…

Par rapport à Jean Chocun et Jean-Louis Jossic, Jean-Paul Corbineau semble un peu plus discret, en tant que soliste. Sa voix de ménestrel galant nous offre néanmoins quelques merveilles, à l’image de cette toujours fantastique reprise de Louis Capart, « Marie-Jeanne-Gabrielle », l’un des meilleurs morceaux de l’album Marines (2003). Au beau milieu du concert, le chanteur vient seul sur scène, portant sa guitare acoustique, et interprète « Le mariage insolite de Marie la Bretonne », délicat et merveilleux, résolument féminin. Très personnellement, un frisson et une émotion particulière me saisissent à l’écoute de ce morceau…

Malgré les années, les musiciens conservent leur osmose et c’est un régal tout au long du spectacle. David Sauvourel, virtuose au feeling indéniable, a peut-être plus de mal à se mêler au restant du groupe, ce qui demeure hautement compréhensible. Mais les anciens le soutiennent, le mettent bien en valeur, chose tout à fait appréciable. Konan Mevel et Freddy Bourgeois sont légèrement en retrait dans le spectre sonore, mais les voix sont égales, la rythmique forte. Gérard Goron et Freddy Bourgeois ont repris leur aparté tambour sur un morceau tribal et fiévreux.

Les costumes sont bien entendu présents, mais la réputation de clowns bretons, trop réductrice quand il s’agit de Tri Yann, en prend un sérieux coup lorsque le « Kan ar Kann » retentit. Cette escapade musicale audacieuse et toujours impressionnante nous rappelle combien ce groupe reste l’un des meilleurs du milieu rock progressif francophone. Freddy Bourgeois fait flamber son synthétiseur Moog (sans parler du solo de mélodica !) et Christophe Péloil introduit l’indispensable « Jument de Michao » de manière très personnelle, preuves supplémentaires d’une musicalité sans faille, y compris pour des morceaux mille fois entendus.

Nous arrivons à la fin du concert, avec donc ces hymnes, « La jument de Michao », « Les prisons de Nantes », et j’entends certains enfants s’étonner en disant « Eh, mais c’est une chanson de Nolwenn Leroy, ça ! ». Entre ça (même si les chansons ne sont pas de Tri Yann non plus à l’origine) et certaines invectives des adultes dans le genre « Aaaaah, ben ça on connait ! » (sous-entendu : les autres chansons, on s’en fiche, elles sont pas bien parce qu’on les connait pas), je ne sais pas ce qui m’a le plus énervé. Je parle gentiment hein, il fallait bien que je râle un peu !

Mais, qu’elle soit connue ou pas, « Je m’en vas », la dernière chanson, est accueillie avec la puissance réunie des voix et des joies du groupe et de toute l’assistance. Un moment toujours formidable, cette chanson, tout comme le restant du concert, en attendant la prochaine fois. Les Ramoneurs de Menhirs constituent la troisième partie de soirée, mais il est 23 heures passées et j’avoue que la perspective des deux heures et demie de route du retour en Provence me dissuadent de poursuivre… Malgré la sortie plus que difficile de l’endroit (des milliers de personnes qui partent en même temps, embouteillages de plus de trente minutes…), nous aussi, on s’en va, le sourire aux lèvres… Merci Tri Yann, les Roches Celtiques et toutes les personnes qui ont permis cette rencontre !

Site officiel de Tri Yann : http://edoll.free.fr/
Site officiel du Festival des Roches Celtiques : http://rochesceltiques.blogspot.fr/

Marco Stivell

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