CABREL – Les Chemins de Traverse

Alain Wodrascka
L’Archipel, Mars 2015, 304 p.

Rarement Francis CABREL aura autant fait parler de lui dans les médias dits « people » que depuis le printemps. Le responsable de cet engouement soudain pour le discret chanteur d’Astaffort n’est pas son nouvel et treizième album, paru en avril, mais « Les Chemins de Traverse », biographie de l’artiste signée Alain Wodrascka. L’auteur, qui n’en est pas à son coup d’essai (il s’agit de son troisième ouvrage consacré au chanteur) semble, si l’on en croit Gala ou Voici, décidé à livrer au public la face cachée de l’artiste, et à jeter un pavé dans la mare. Un pavé qui n’a pourtant rien d’agressif. Tout juste l’auteur émet-t-il, vaguement, quelques doutes quant à la fidélité conjugale du chanteur. Tout juste écorne-t-il, très légèrement, son image en dépeignant un artiste peu fidèle en amitié. Vous avez dit ingrat ? Quelle importance ?

Car si quelques phrases isolées et sans conséquence viennent donner du grain à moudre à ceux qui aimeraient voir dans CABREL autre chose qu’un chanteur « simple » et à la vie calme, si loin des paillettes, cette biographie se concentre sur l’essentiel, à savoir le répertoire foisonnant du chanteur. Ce dernier, qui n’a pas accordé d’entretien à l’auteur pour cet ouvrage, intervient sur de nombreuses citations qui témoignent, dès le début des années 80 et alors que le succès se faisait éblouissant, presque aveuglant, de rester éloigné du star-system : « J’écris ce que je veux écrire, je chante ce que j’ai envie de chanter. Un point c’est tout. En fait, il n’y a pas de phénomène CABREL. Il n’y a que des individus qui veulent rêver et s’échapper d’un univers déraisonnable. »

De ses jeunes années au lycée à Agen, qui voient CABREL, sympathisant maoïste, se faire renvoyer pour cause d’activisme politique, sa première guitare acoustique, offerte par son oncle, sa découverte, ô combien déterminante pour le reste de sa carrière, de la musique de Bob Dylan, jusqu’aux premiers cachets en tant que guitariste puis chanteur de groupes de bal locaux, et finalement l’envol, difficile, avec un premier album qui le voit forcer son accent sur demande de ses producteurs afin de sonner moins « terroir », Alain Wodrascka se fait narrateur chronologique de la carrière d’un artiste qui se livre très peu, et porte la discrétion en étendard. Le chanteur se voit donc raconté par ses musiciens (Georges Augier de Moussac, Gérard Bikialo, Jean-Pierre Bucolo, Denys Lable…) et par ses pairs (Dick Rivers, Alain Souchon, Yves Duteil, Hughes Aufray), avec force d’anecdotes qui laissent poindre un caractère ambivalent, à la fois bonhomme et sombre. CABREL n’a pas besoin de parler, le chanteur aime à dire que c’est uniquement en chanson qu’il parvient à s’exprimer. Ainsi, pourquoi le raconter ? Certes, l’artiste n’est pas un grand orateur, ni un homme de débats, mais Alain Wodrascka, sans se faire insistant ni impudique, nous livre quelques clés qui permettent de mieux comprendre le répertoire et les textes du chanteur.

Nous décrivant un artiste droit dans ses bottes, fidèle à ses convictions, mais aussi constamment en proie au doute (chaque album semble être pour lui le dernier) et superstitieux lorsqu’il se remet à l’écriture, l’auteur nous ouvre les portes de son univers narratif bien éloigné de celui d’un « conteur rural » que les critiques parisiens ont longtemps décrit. Ceux qui ne connaissent que peu le répertoire de CABREL liront sans doute une chronique ennuyeuse d’un artiste dont la vie simple se fait similaire à celle de ses admirateurs. Les amateurs de ses albums liront (avis subjectifs de l’auteur mis à part) le sympathique conte d’un auteur accompli, et découvriront les origines intéressantes de plusieurs textes emblématiques ou confidentiels. Des origines mâtinées de blues qui expliquent en grande partie la richesse musicale du bonhomme. Une biographie loin d’être sulfureuse mais plutôt tranquille, à l’image de l’artiste intemporel qu’elle présente.

Gegers

Publicités