Le krautrock est sans doute l’un des genres les plus importants de ces 50 dernières années. Cela peut paraître exagéré, et pourtant c’est la vérité. Enfin, quand je dis genre… il s’agit plutôt d’une mosaïque de musiques pouvant varier de manière radicale (point commun entre Neu! et Popol Vuh ? Aucun a priori), mais présentant les points communs ci-dessous :

– Les groupes de krautrock (du moins dans les années 60 et 70) sont majoritairement allemands;

– Une volonté d’émancipation vis-à-vis du modèle anglo-saxon les a motivé à prendre des chemins alternatifs, notamment dans une RFA en crise en 1968;

– Conséquence du point précédent, les groupes de krautrock innovent et prennent des directions étonnantes, et parfois ardues.

Des mouvements alternatifs étaient déjà en place pour « lutter » culturellement contre une société allemande futile et moribonde, mais c’est en 1968 que le feu aux poudres a été mis, avec le festival de musique d’Essen. De nouveaux groupes de rock comme le collectif Amon Düül sont apparus, offrant à la jeunesse teutonne une nouvelle vision du monde à embrasser. Petit à petit, et de manière parallèle (!), partout dans le pays ont fleuri des formations qui ont voulu casser les codes, briser le carcan musical du pays, tenter des choses nouvelles… Mais si l’enthousiasme était palpable en Allemagne, la perfide Albion regardait naitre ce qu’elle allait appeler krautrock, littéralement rock choucroute, d’un ton dédaigneux, comme si seuls les enfants directs des Beatles pouvaient faire de la grande musique.

Cependant, les faits sont têtus, et bien des groupes de krautrock ont montré tout leur talent pendant la riche période 1969-1974, au moins. Les albums devenus cultes s’enchainent à une vitesse folle : Phallus Dei, Monster Movie, Tago Mago, Ash Ra Tempel, Hosianna Mantra, UFO… et j’en passe et des meilleurs. Mieux, deux groupes assez atypiques et opposés dans la démarche connaissent une carrière internationale : d’une part, Tangerine Dream perce grâce à son space rock mutant dans une forme de musique électronique planante, autrement appelée Berlin School, et d’autre part, ce sont les membres de Kraftwerk, formation issue de l’industrielle Düsseldorf, qui rencontrent le succès avec une formule répétitive, froide et mécanique. D’autres suivront plus ou moins le même chemin, avec moins de gloire, certes, mais suffisamment pour se faire entendre.

Comme si cela ne suffisait pas, le krautrock se met à influencer le monde musical, en se mêlant au rock anglo-saxon. C’est ainsi que des genres comme la new-wave ainsi que ses enfants (le post-rock et le post-punk), mais aussi l’électro et la techno, et plus tard le shoegaze, doivent beaucoup au krautrock. De plus, avec l’avènement d’Internet, certains disques un peu oubliés sont devenus carrément cultes, comme le premier Sweet Smoke ou les Cosmic Jokers (ahem).

Ce guide condensé se propose de faire découvrir à ceux qui ne voient pas du tout ce qu’est le krautrock ce genre si riche et intéressant, sous différentes facettes possibles, à travers quelques albums que je considère comme adaptés à une découverte.

Amon Düül II – Yeti (1970)

Contrairement à ce qu’on aimerait croire, Amon Düül est un pionnier oubliable. S’il a permis de lancer le krautrock, on ne peut pas dire que sa discographie soit intéressante. Ses deux premiers albums sont en effet inécoutables, et il faudra attendre le troisième pour avoir quelque chose à écouter (ceux qui les connaissent savent de quoi je parle). En revanche, Amon Düül II, issu de ce groupe, mérite une attention particulière. Cette fois entièrement composée de musiciens, la formation munichoise sort en très peu de temps une série d’albums typiques du krautrock, et que l’on peut considérer à juste titre comme des incontournables du genre. Afin de comprendre pourquoi, je conseille de se tourner vers Yeti, le deuxième album du Düül, par rapport non seulement à sa qualité (qui est supérieure au pourtant très bon Phallus Dei), mais aussi à sa relative accessibilité.

Can – Ege Bamyasi (1973)

Formé en 1968 à Cologne sous le nom originel de The Inner Space, Can est un groupe à la composition atypique puisque constitué de trentenaires, de professeurs de musiques – alors que le rock est soi-disant « un truc de jeunes ». Mais l’âge n’est pas important, au contraire du talent qui explose chez Can. Transes furieuses, morceaux bruts de décoffrage et recherche d’influences exotiques ont mené le groupe vers des sommets de krautrock/psychédélisme/world music inimaginables – et je pèse mes mots. Cependant, il faut être bien armé pour ne pas passer à côté, c’est pourquoi je conseillerai de commencer avec Ege Bamyasi, qui synthétise et rend abordable la démarche de Can, même si attaquer directement par le grandiose Tago Mago n’est pas une mauvaise chose en soi.

Faust – So Far (1972)

Bien que Can soit un poil exigeant, il n’est pas aussi foutraque et hardcore que Faust. Pour faire simple, ce groupe, c’est Revolution 9 des Beatles en plus réussi. Collages, bruitages, effets sonores en tous genres, le groupe né en 1969 dans la campagne allemande ne se fait pas prier pour réaliser un premier album qui a vrillé même les oreilles de ceux qui l’aiment à la première écoute. Mais après quelques efforts, difficile de ne pas reconnaître le talent derrière ce krautrock brut et sauvage. Mais avant de l’écouter, il faudrait au préalable se pencher sur So Far, deuxième album qui, s’il a été réalisé sous la contrainte de la première maison de disques de Faust, Polydor (!), n’en reste pas moins bon et tout indiqué pour une découverte.

Popol Vuh – Aguirre (1975)

Le krautrock est un genre qui tape dans les drogues et la folie rock, mais il ne faut pas oublier le mysticisme et la recherche de spritualité, typiques d’une société post-hippie. Le meilleur exemple de groupe intégrant du folklore et même du divin (quoique c’est la même chose pour certains), c’est Popol Vuh. Rien que le nom, tiré d’un livre sacré de la civilisation, en dit long sur la direction du groupe munichois mené par Florian Fricke. Après des débuts placés sous le signe de la musique électronique et du post-rock (oui oui), Popol Vuh affirme sa musique vers une volonté d’extase spirituelle, voire religieuse, sans pour autant verser dans le mièvre, ou pire, le new-age. Difficile ainsi de penser que c’est le même groupe derrière Affenstunde, résolument krautrock, et Seligpreisung, offrande acoustique et religieuse. C’est pourquoi j’estime correct de s’initier à Popol Vuh via Aguirre, BO du film culte du même nom, qui permet entre autres de lier les deux mondes, et d’apercevoir où mène le mystique chez le groupe.

Embryo – Embryo’s Reise (1979)

Embryo fait sans doute partie des groupes de krautrock connus les plus inconnus – sans doute par son refus du star-system. Et pourtant, quelle erreur de passer à côté. Né en 1969, Embryo expose le versant jazz du krautrock, n’hésitant pas à intégrer ce genre à celui qui est en vogue en Allemagne. En résultent au départ des albums plutôt solides et entrainants, avant qu’un virage world ne s’opère avec Steig Aus (1972). À partir de là, Embryo se nourrit des musiques du monde, et va même jusqu’à le parcourir, afin de jouer la musique la plus riche possible. Maghreb, Inde, Pakistan, Afrique noire, tout y passe, y compris la musique chinoise. Comme meilleure preuve, il suffit d’écouter Embryo’s Reise (1979), manifeste évident du groupe, et mélange astucieux entre rock occidental et râga, et sorti après une période difficile jonchée d’albums plutôt faibles.

Tangerine Dream – Phaedra (1974)

Comment parler de krautrock sans parler de Tangerine Dream ? Fondé en 1967 par le guitariste Edgar Froese, constante et leader du groupe jusqu’à sa mort en janvier 2015, TD a participé aux premiers pas du krautrock, et a intégré brièvement de nombreux musiciens tout au long de la fin de décennie, dont la légende vivante Klaus Schulze, avant de se stabiliser et de s’orienter vers le style Berlin School, qu’il a quasiment créée. Tout au long des années 70, TD enchaine les albums redoutablement bons et musicalement solides, puis connait un pic créatif de 1979 à 1984, avant hélas de sombrer petit à petit jusqu’à sortir encore de nos jours des disques plus inutiles les uns que les autres. Quiconque veut découvrir Tangerine Dream sera désarçonné par l’immense discographie du groupe, mais en se recentrant sur la période 1967-1992, la découverte est plus facile d’accès. Et pour se lancer, Phaedra est tout indiqué pour comprendre et aimer la Berlin School, même si à titre personnel je n’en suis pas fan.

Kraftwerk – The Man-Machine (1978)

Pas évident de choisir une étape d’accroche pour Kraftwerk. Il faut dire que ce groupe culte a enchainé dans les années 70 cinq albums des plus remarquables, marquant de manière indélébile le monde de la musique électronique. Après des débuts krautrock franchement dispensables, le groupe a su enchainer entre 1974 et 1981 des albums à la fois complètement réussis (ou presque pour Radio-Activity) et influents. Du coup, je pourrais tout aussi bien conseiller Autobahn (1974) pour son côté séminal, ou bien l’avant-gardiste Computer World (1981), mais pour commencer, rien de mieux que The Man-Machine (ou Die Mensch-Maschine, pour qui préfère les versions allemandes). Il s’agit clairement d’un sommet de Kraftwerk, qui montre clairement la voie à suivre dans la new-wave, dans un décorum novateur et tourné vers l’avenir, avec de belles pépites cultes (rien que The Robots, quoi !).

Camera – Radiate! (2012)

Comme la grande partie des genres majeurs, le krautrock a été l’objet d’une redécouverte, des décennies après son heure de gloire, et comme les autres a été victime du revival. Ainsi, de nos jours nombre de formations se réclament du krautrock. Il y a bien sûr pas mal de déchets, mais aussi des pépites, comme Camera. Digne enfant de Neu! et Can, et adoubé par certains membres de ces derniers, ce trio inventif a su donner un souffle intéressant au genre, tout en jouant (pas à fond, certes) la carte du revival. Un groupe à suivre, et ce d’autant plus qu’il tient la distance sur les deux albums qu’il a déjà publiés.

Pour aller plus loin

Le petit guide du krautrock

Un guide que j’ai écrit, à visée encyclopédique. Il recense une bonne partie des groupes cultes du genre, et permet d’avoir une vision affinée de ce qu’il fait bon découvrir, avec des références mises en avant. Je ne prétends pas avoir écrit le meilleur papier sur le genre, mais il tente de cerner au mieux le krautrock, tout en corrigeant certaines erreurs et idées reçues.

Walter Smoke

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